A la pêche aux images

Bises

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« J’ai pêché pendant 35 ans ! Quand j’ai commencé à pêcher, il n’y avait pas de moteurs, c’était à la voile, et à la rame ! Quand il y avait du vent, ça allait. Quand il n’y en avait pas, il fallait se défoncer les mains ! Vous savez, la pêche artisanale ici, c’est une culture, un mode de vie, notre mode de vie, pas seulement un travail ! Beaucoup de gens vivent de la pêche, et…

« Ca se passe pas trop mal cet entretien, ça nous permettra d’illustrer un peu l’esprit de la pêche artisanale au Costa Rica, en plus Teofilo est bien bavard, bien expressif, ça fera de belles images. C’est juste un peu pénible ces Aras qui gueulent au-dessus de nous. C’est incroyable le bordel qu’ils peuvent faire ces perroquets, heureusement qu’ils sont super beaux… Ho ! il y en a trois juste derrière Teo ! Magnifiques ! Ca aurait fait de belles photos, mais on va peut être pas dire à Teo que « ok c’est bon on a fini » juste pour aller prendre des photos de perroquet, ça ferait pas hyper pro, j’espère que…

« … voilà, ça me semblait important! C’est pourquoi j’ai un peu insisté. Mais je ne sais pas si c’est utile pour votre documentaire ? Vous voulez que je développe cet aspect, ça vous intéresse ?
_ Hein ?? ah oui ! Oui oui, bien sûr que ça nous intéresse, ne vous privez pas ! Développez ! haha… (Mince, j’écoutais pas ! De quoi il parlait ?? Saloperies de perroquets…)
_ Très bien ! Alors une fois que vous avez coupé les bananes vertes, vous les écrasez, et vous mettez à frire, ensuite, vous sortez, vous écrasez à nouveau, et … »

« Ah flûte, en fait non ça m’intéresse pas du tout… Ca m’apprendra à ne pas écouter… »

L’échange avec Téo était révélateur, et nous indiquait que les entretiens dans le cadre de notre documentaire sur la pêche artisanale au Costa Rica n’allaient pas toujours être faciles à mener.

Tarcoles itw Teo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques jours plus tôt, nous avions commencé notre tournée des communautés de pêcheurs artisanaux. Nous avions tout d’abord mis le cap sur la côte caribéenne, où nous avions rencontré Miguel, vieux pêcheur de Cahuita. Il nous avait raconté, à travers de son histoire, l’histoire de sa communauté.
Dans les années 60, Cahuita était un petit village, niché dans une forêt bordant une somptueuse plage. Sable blanc, eaux cristallines. Le gouvernement se dit mais diable que cet endroit est joli, allons donc y créer un Parc National, et s’en fût voir les habitants. Il les informa qu’ils étaient bien gentils, mais que maintenant ils allaient prendre leurs cliques et leurs claques et aller habiter ailleurs, là-bas par exemple, plus loin de la plage et de la forêt, parce que maintenant ici c’est un Parc National, et on ne peut pas habiter dans un Parc National, tout le monde sait ça. Ah, au passage, ajouta-t-il, la pêche, c’est fini, c’est un Parc National ici, et on ne pêche pas dans un Parc National, c’est bien connu.

Manuel Cahuita

 

 

 

 

 

 

 

 

Les habitants s’en allèrent, mais les pêcheurs précisèrent que ça ne les arrangeait pas trop tout ça, vu qu’en tant que pêcheurs, ils comptaient quand même pas mal sur la pêche pour vivre, et que vivre de la pêche quand on n’a pas le droit de pêcher c’était un peu pénible. Le gouvernement leur répondit qu’en effet ça n’allait pas être facile, qu’ils allaient bien galérer, allez bon courage les gars.

Miguel avait poursuivi son histoire, nous contant les quelques affrontements entre la communauté et les premiers garde-parcs, les réunions entre les pêcheurs, les discussions avec les autorités, et finalement, au terme de 2 ans de bataille, l’accord passé avec l’Etat les autorisant à poursuivre leur activité, à condition que la pêche pratiquée dans la zone reste de la pêche artisanale et qu’on pêche raisonnablement.

Nous avions bien aimé cette histoire et sa fin heureuse, dans laquelle les pêcheurs artisanaux, en s’organisant, étaient parvenus à maintenir leur activité et la culture qu’elle représente. Dans le même temps, la ressource halieutique était préservée, en ce que la pêche allait continuer à se dérouler de manière artisanale, et de manière responsable.

Tout ceci nous apportait beaucoup de matière pour le documentaire, et c’est donc avec entrain mais en voiture que nous avions rejoint la côte pacifique et la petite communauté de pêcheurs de Cabuya, au sud de la péninsule de Nicoya. Et c’est à partir d’ici que ça s’est un peu compliqué.

Cabuya 4 generations

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Premier soir, nous voici chez Olivier et Sara, pêcheurs artisanaux de Cabuya, pour présenter notre projet aux pêcheurs du coin.

« _ Nous, que ce qu’on voudrait dans le film, c’est parler des enjeux tournant autour du maintien de l’activité de pêche artisanale à Cabuya, dans ce contexte de création d’espaces protégés interdisant la pêche, tout autour du village.
_ Ah mais c’est qu’il y a beaucoup à dire, s’enflamme aussitôt, Béto, 62 ans, vieux pêcheur de Cabuya, cheveux blancs et barbe blanche. Nous, on a été mis à la porte de notre propre maison quand le MINAE (le ministère de l’environnement, ndlr) a créé la Réserve Absolue de Cabo Blanco au début des années 60. Nos maisons ont eu le malheur de se trouver à l’intérieur du périmètre qu’ils ont classé. Et la surface de notre aire de pêche en a pris un sacré coup. Et ça continue aujourd’hui ! Ils veulent mettre en protection l’espace marin faisant face à Cabuya. Si le gouvernement créé un Parc ou une Réserve ici, qu’on ne peut plus y pécher, ben de quoi on va vivre nous ? La pêche, c’est notre culture ! Nous empêcher de pêcher, c’est attenter à notre mode de vie !
_ Ah ! Je vois que vous avez beaucoup de choses à dire, et vous les dites avec entrain ! C’est super, je vous propose qu’on se voie demain, 9h à la plage, pour filmer les entretiens ? Ca vous va ? Oui ? Super ! A demain ! »

« _ T’as vu comme il est motivé Béto ? A mon avis, ça va être notre entretien phare de Cabuya !
_  Complètement, à mon avis on se concentre sur lui pour la partie « enjeux autour du maintien de la peche à Cabuya », et on centre les autres interview sur ce que ça représente pour eux d’être pêcheurs artisanaux, sans forcément entrer sur le terrain politique.
_ Oui, on garde Béto pour tout ça, il sera béton.
_ Il sera béton Béto, c’est bateau comme blague… »

9h, le demain nous voici sur la magnifique plage de Cabuya. Face à nous, l’île du cimetière, reliée à la terre à marée basse, isolée à marée haute, qui sert de cimetière à la communauté de Cabuya depuis le XIXème siècle. Nous avons filmé plusieurs entretiens avec différents pêcheurs de la communauté, mais reste le plus important, notre star d’hier soir, Béto.

Beto Cabuya

 

 

 

 

 

 

 

 

« _ Alors Béto, on a besoin de deux minutes pour vous mettre le micro, faire les cadrages, vous maquiller un peu, vous mettre une perruque blonde, ça passe mieux à l’écran, non c’est une blague, revenez ! Merci. En gros on va parler de ce dont on a parlé hier soir, au sujet de…
_ Ah oui, le MINAE n'est pas très bien vu ici, après nous avoir mis à la porte avec la réserve de Cabo Blanco, ils sont en train de nous préparer je ne sais quoi face à Cabuya, et on a peur qu’à terme, on n’ait plus le droit de pêcher, parce que si ça continue…
_ Attendez attendez attendez ! Héhé, on n’a pas encore commencé ! Gardez en sous la pédale ! Voilà, on est prêt ! Attention, Béto, ça va être à vous ! On lance l’enregistrement (« Clic »).
_ …
_ Béto ? Vous voulez nous parler des questions que se pose la communauté de Cabuya au sujet de la politique de création d’espaces protégés menée par le MINAE ?
_ Hein ?
_ Ben vous savez, la pêche, les réserves, les parcs, tout ça…
_ …
_ Bon attendez, je coupe les appareils (« Clonc »)
_ Ah ben vous savez, face à Cabuya, la zone n’est pas encore protégée, ce qui fait que nous pouvons encore y pratiquer notre activité traditionnelle de pêche, de plus, nous, on fait ça de manière…
_ Eh ! attendez ! Je relance les appareils (« Clic »)
_ …
_ Béto ?
_ …
_ Bon je coupe (« Clonc »). Béto, qu’est ce qu’il …
_ Raisonnable, on pêche de manière raisonnable, on pratique ce qu’on appelle des rotations naturelles, qui consistent à ne pas pêcher les mêmes espèces tout au long de l’année, afin de…
_ « Clic »
_ …
_ « Clonc »
_ … laisser au poisson le temps de …
_ « Clic »
_ …
_ « Clonc »
_ … se régénérer et …
_ « Clic»
_ …
_ Bon Béto c’est relou là, vous ne voulez pas parler quand la caméra est allumée ? Vous allez nous faire griller tout le matos là !

Bref, cette situation, que nous avons baptisée le « j’ai plein de choses à raconter mais j’ai peur de la caméra donc je vais dire un tas de trucs hyper intéressants avant et après l’entretien par contre tu peux toujours courir je vais pas lâcher une seule phrase tant que tes saloperies de micro seront allumés », s’avère autant fréquente que pénible, et complique un peu notre travail.

Heureusement nous avons su nous adapter, par exemple en faisant croire à l’interviewé qu’on fait une prise « pour de faux », en lui disant qu’on veut simplement « voir comment ses fréquences vocales et les infra-basses qu’elles contiennent sont perçues par les capteurs acoustiques des Zoom afin d’être sûrs que ses niveaux de peak-to-peak ne causeront pas d’interférences au cours de l’enregistrement. » Ca ne veut rien dire mais au moins ça évite les questions embarrassantes de notre interlocuteur. Celui-ci, se croyant filmé seulement pour un test, se montre bien souvent plus à l’aise, et plus bavard que notre ami Béto.

La timidité des personnes entretenues n’est pas la seule difficulté que nous avons rencontrée. Une autre d’entre elles semble endémique au Costa Rica, nous l’avons baptisée le syndrome de « l’animal sauvage super beau que tu cherches depuis 15 jours et qui vient se pointer juste derrière la personne que tu es en train d’interviewer mais que tu peux pas regarder ni prendre en photo car tu es justement en train d’interviewer une personne qui risque de pas comprendre que tu te barres prendre des photos en plein milieu de l’entretien ».

Et ça aussi, aussi incroyable que ça puisse paraître, c’est arrivé souvent. Des toucans, des pisotes, des ratons-laveurs, des singes, ou des aras, comme avec le vieux Téo.

Toucan

 

 

 

 

 

 

 

Mais malgré tous ces désagréments, après deux mois de tournage/montage, 38 entretiens, 4 communautés visitées, des centaines de kilomètres à travers tout la Costa Rica, « Pura Pesca » est enfin prêt, et le vieux Téo y a une place de choix. Quant aux bananes vertes écrasées et frites, pour en revenir à la recette dévoilée par le vieux pêcheur, on appelle ça des patacones, et c’est très très bon.

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