Chasse aux images, chasse aux poissons

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_ « Il l’a eu ! Il a eu un poisson !
_ Faut être bon, à l’arc et à la flèche, depuis la pirogue, dans cette eau boueuse, chapeau.
_ Je vois la flèche qui émerge de l’eau, le poisson est à l’autre bout, je vais la récupérer.

« Amigo ! Empuje, empuje ! »

_ Ouais ouais t’inquiète ! (ça veut dire quoi déjà « empuje, empuje ?) »

C’est alors que je retirai la flèche de l’eau et ce faisant le poisson de la flèche, et me rappelai, alors que celui-ci se faisait la malle sous les yeux dépités de nos compagnons, « qu’empuje » veut dire « pousser ».

Quelques heures plus tôt, nous étions partis pêcher avec Osvaldo, Erwin et son fils Sebastian. Pour les communautés de la rivière du Territoire indigène Pilon Lajas, le poisson est une ressource importante. Les eaux du rio Quiquibey savent se montrer généreuses, et lorsqu’elles ne sont pas trop boueuses offrent assez facilement des poissons divers et variés. On peut les cuisiner dans une feuille, le duno, ou les accompagner de bananes vertes grillées. On appelle ça un cheruje, c’est très bon.

Manger les poissons est assez facile, les attraper est en revanche plus compliqué. Sur le Quiquibey, le poisson se chasse plus qu’il ne se pêche. On l’attrape à l’aide d’un arc et de flèches, tous deux taillés dans du tembe.

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Filmer la chasse aux poissons est aussi intéressant que compliqué.

_ « La lumière est belle en ce moment, ça devrait bien rendre à l’image non ?
_ Tout à fait, Osvaldo est bien cadré, plus qu’à attendre qu’il tire, et ça fera de chouettes images pour le documentaire.
_ …
_ …
_ Bon apparemment il n’y a pas de poissons par ici, je coupe la caméra ».

Et alors Osvaldo, rapide et précis, encocha une flèche, arma son bras, relâcha la corde de son arc et dans un « tchak » caractéristique, scella le destin du poisson détecté une fraction de seconde auparavant, le tout pendant que la GoPro émettait ce petit « tic tic tic tic » énervant, sa manière à elle de nous dire « Ne vous inquiétez pas les gars je me suis bien éteinte, je n’ai bien pas enregistré la moindre image de ce qui vient de se dérouler sous vos yeux ».

Bon ce n’est que partie remise. Déjà Osvaldo a repris position à l’avant de la pirogue, à l’affût du moindre bout de nageoire qui apparaitra sous la surface ocre de la rivière. Le Quiquibey nous porte silencieusement, la forêt dense défile de chaque côté.

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Le rio est le lien entre les 13 communautés de la rivière, petits villages qui se répartissent plutôt régulièrement le long de ses rives, chacun comptant entre 30 et 180 habitants. Depuis Rurrenabaque, plus proche ville accessible par la route, 10 heures de pirogue ont été nécessaires pour rejoindre San Luis Grande, d’où nous sommes partis chasser. 10 heures à s’enfoncer toujours plus profondément dans ce qui n’est rien de moins que le début de la forêt amazonienne.

Déjà Osvaldo encochait sa flèche et tendait à nouveau la corde de son arc. J’allumai la GoPro, cadrai.

_ « Cette fois c’est la bonne, on ne coupe pas tant qu’il n’a pas eu un nouveau poisson !
_  Ah, il relâche son arc…
_ Flute, je coupe ?
_ Non attends ! Il arme son bras, il va tirer !
_ Ok je suis prêt !
_ Ah non, il relâche à nouveau…
_ Ah. Je coupe ?
_ Non attends ! Il arme ! Oh là-bas ! Un toucan !!
_ Où ça ??!

Tchak !

_ Tu l’as eu ??
_ Le toucan ? Non, je l’ai pas vu.
_ Non pas le toucan, Osvaldo, il a fléché un nouveau poisson. Tu l’as eu ?
_ Non, je cherchais le toucan.
_ C’est pas malin, on fait un reportage sur la culture Moseten, pas sur les toucans.
_ C’est ta faute, tu m’as dit qu’il y avait un toucan, alors j’ai cherché le toucan, t’avais qu’à pas …

Tchak !

_ …
_ Bon faut qu’on se concentre. Ils sont partis chasser exprès pour qu’on puisse les filmer, on va avoir du mal à leur expliquer que sur les 10 prises de poisson on n’a pas réussi à en filmer une seule parce qu’on était occupés à chercher des toucans. »

Bref, filmer le mode de vie traditionnel des communautés Moseten de la rivière n’a pas été de tout repos. La culture traditionnelle apparaît assez préservée au sein de ces villages. La langue native, le Moseten, les croyances, la musique, la fabrication des objets du quotidien, et donc la manière de chasser, tout ceci est encore bien vivant le long du Quiquibey. La transmission aux jeunes semble bien fonctionner, les Moseten paraissent donner à leur culture les moyens de perdurer.

Enfin, faisant abstraction des toucans, nous parvenons à filmer une capture de poisson. La flèche flotte à quelques mètres du bateau, à l‘autre bout, le poisson semble avoir compris qu’il ne sert à rien de remuer. Cette capture allait nous donner l’occasion d’illustrer la transmission de la culture aux plus jeunes.

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Sebastian, 5 ans, veut flécher un poisson aussi. Quoi de mieux qu’un poisson déjà harponné, flottant à la surface ? Il descend de la pirogue, s’approche de sa cible, équipé de son petit arc et de sa petite flèche, arme son bras, la pointe de la flèche à moins de 5 cm du poisson, tire, et … loupe le poisson. Il recommence le processus, et … loupe le poisson. Ne jamais se décourager. Sebastian arme son bras pour la troisième fois, et … loupe le poisson. C’est alors que celui-ci redressa la tête, regarda Sebastian, regarda Osvaldo, constata qu’aucun des deux n’était en position de tire, cria « Oh, un toucan ! » dans l’optique de nous distraire nous aussi, battit trois fois des nageoires et disparut en rigolant.

La transmission de la culture est un processus long et difficile, et il ne faudra pas compter tout de suite sur Sebastian pour nourrir le village. Mais ce qui est important est que ce processus semble bien en fonctionnement au sein des communautés Moseten qui jalonnent le rio Quiquibey. Gageons que si nous revenons dans 10 ans, pour un nouveau documentaire sur Pilon Lajas, Sebastian sera en mesure de remplacer Osvaldo à l’avant de la pirogue.

Toucan

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