Confidences de fin de tournage

Img 0863« _ Ça y’est, c’est fini ?
_ Ben je crois, c’est ce qu’ils avaient l’air de dire tout à l’heure, ils avaient l’air émus, c’était rigolo.
_ Youhou !! Champagne alors ! On se fait une petite fête dans le sac à dos pour fêter ça ??
_ Carrément ! Je suis tellement content que ça s’arrête ! J’en pouvais plus ! 10 mois qu’ils nous harcelaient tous les jours, à nous surexploiter, j’étais à deux doigts de me mettre en panne, de refuser de m’allumer, ou un truc comme ça.
_ Tu l’as dit ! Moi au départ, j’avais été expédié dans un petit magasin de photo à Genève, en Suisse. Je me suis dit « cool, je vais être acheté par une petite vieille au rythme tout pépère, elle m’utilisera le week-end pour aller faire une photo du lac, une photo d’un canard, et je pourrai retourner dormir tranquillement dans ma boîte le reste de la semaine. » Tu parles… 10 mois à filmer, filmer, prendre des photos, filmer, prendre des photos, filmer, quasi non stop…
_ Et dans des sacrées conditions sacrément difficiles ! »

 

« _ Ah ça… On a grillé sous le soleil des heures au Chili, failli cuire sous la chaleur et l’humidité tropicale dans la forêt amazonienne…
_ À ce moment là j’ai cru qu’ils faisaient un documentaire sur les saunas.
_ Et l’altitude ! Combien d’heures de montage à plus de 3.500 mètres ils m’ont imposé ? A La Paz, quasiment 4.000m, j’ai cru que mes disques durs allaient mourir asphyxiés…
_ Et on a à nouveau grillé sous le soleil d’été du Costa Rica…
_ Filmer des heures en plein été, sur la côte, au Costa Rica… Une honte, c’est une atteinte aux droits fondamentaux du matériel vidéo.
_ Et du matériel de prise de son ! On était là aussi nous !
_ Et puis d’un coup je sais pas ce qui leur a pris, on s’est retrouvé projetés en Alaska, à se les cailler sévère toute la journée, pendant des semaines.
_ Moi j’ai gelé ! Vous vous rappelez ? Ils m’ont laissé 1h30 dehors, en pleine nuit, il y avait du givre sur mon objectif ! Tout ça pour faire un time lapse d’étoiles qui bougent sur fond d’aurores boréales… C’est tellement kitch.
_ Et sans parler de ça, ça a été quand même sacrément des guignols par moments. Vous vous rappelez de leur première interview ? Dans la communauté Mapuche ? Ils nous avaient oubliés dans un sac ! Nous, les câbles des micros. Quand je les ai vu se barrer, en vous emmenant tous, sauf nous, je me suis dit, « mais il vont où ces cons ? Ils espèrent faire comment leur interview sans nous ? ». À ce moment là je me suis dit qu’on était tombé sur une sacrée paire de buses.
_ Mais c’est fini ! On est en vacances !
_ À la retraite même, qui sait ?!
_ Trinquons !
_ Trinquons !

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_ Ben, qu’est-ce qu’il t’arrive « petit appareil photo », tu trinques pas ? T’en fais une drôle de tête. Qu’est ce qu’il t’arrive ?
_ …
_ Hé, t’as l’air triste. Hé gros c’est fini, tu devrais être content.
_ Ben ouais s’il y en a qui devrait être content c’est bien toi, ils t’en ont bien fait baver, à t’appeler tout le temps « petit appareil photo ». « Eh t’as fait la mise au point sur le petit appareil photo ? » « On met quel objectif sur le petit appareil photo ? » « Et le petit appareil photo il est bien cadré? » Mon pauvre, j’avais peur que tu développes un complexe d’infériorité à force de te faire appeler comme ça ! Ça me gênait pour toi, surtout qu’ils m’appelaient « gros appareil photo » moi. Mais c’est fini, on rentre à la maison, allez, trinque !
_ Non… J’ai pas envie. Pas envie de trinquer, et pas envie de rentrer.
_ Hein ?
_ Quoi ?
_ Comment ça ?
_ Franchement les gars, vous me faites bien halluciner, à vous plaindre tous comme si on vous avait forcé à enregistrer une interview d’une heure trente d’Edouard Balladur ou si on vous avait embarqué dans la réalisation d’un documentaire de 52 minutes sur les perches à selfies. Vous ne retenez que ça ? Qu’il faisait trop chaud, trop froid, trop humide ?
On a rencontré un chef Mapuche dans les forêts du sud du Chili. Il nous raconté son histoire, son combat pour préserver ce qu’il reste de sa culture. Il nous a parlé des compagnies minières et forestières qui lorgnent sur le territoire, et de sa détermination à les empêcher de venir raser la forêt et les Ngens qui l’habitent. Vous vous rappelez pas ? On était tous là, assis dans l’herbe, en lisière de forêt. De temps en temps je regardais le Pacifique dérouler tranquillement ses vagues. Il faisait beau, et bon. C’était notre première interview, et ça m’a fait du bien d’écouter le vieil homme.

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Et la Bolivie ? Chez les Mosetenes ? Vous avez oublié ? Vous avez oublié les gosses de San Luis Grande et de Gredal, ces minuscules villages perdus à des heures de pirogues au coeur de la forêt amazonienne ? Ils couraient partout dans l’herbe, sans se douter qu’à quelques centaines de kilomètres de chez eux, leurs dirigeants planifient tranquillement la disparition de leur village, et la fin de leur mode de vie. A moins qu’on ne les vire avant pour prospecter le pétrole et le gaz enfouis sous leurs pieds, ils seront bientôt noyés sous des centaines de mètres d’eau, sacrifiés au profit d’un barrage par la fée électricité. Ils ne seront sûrement bientôt plus là, vous avez eu de la chance de les rencontrer, et vous ne vous en rendez même pas compte.

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Et ces pêcheurs du Costa Rica ? Vous ne vous souvenez pas ? Des pêcheurs artisanaux qui s’organisent, et parviennent à repousser au large les bateaux industriels qui pillaient leurs ressources, et voient ainsi revenir dans leurs filets des espèces qui avaient disparu. Ca vous a pas donné le sourire ?

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Et l’Alaska ? Vous vous souvenez de l’interview d’Alberta ? Elle nous a raconté sa jeunesse, le mode de vie nomade, les camps de printemps, d’été, d’automne et d’hiver. La vie au rythme de la disponibilité des ressources, au rythme des saisons. L’histoire qu’Alberta nous a racontée, c’est un témoignage précieux. On a eu sacrément du bol de pouvoir enregistrer tout ça. J’étais un peu triste après cette interview, de me dire que les témoins de cette époque allaient peu à peu s’en aller, et qu’avec eux s’évaporeraient les derniers souvenirs d’un mode de vie anéanti. Mais l’interview de Lee, le chef de la tribu, ça m’a redonné la patate. De l’entendre nous raconter que la tribu s’organise, se bat pour maintenir vivante sa culture, et parvient à redresser la tête après avoir été quasiment noyée, ça m’a redonné espoir.

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Finalement c’est un peu partout la même histoire. l’arrivée des européens, le vol des terres, l’acculturation forcée, tout ça tout ça. Mais on a vu tous ces gens qui s’organisent, se battent pour conserver leur identité et leur mode de vie, souvent bien plus durable que le mode de vie occidental qu’on leur a imposé. Voilà ce que je retiens. Je peux pas comprendre que toi, « gros appareil photo », tu regrettes de ne pas être resté à Genève à faire des photos de canard…

_ Mais tu sais, un canard, bien exposé, ça peut faire une photo sympa aussi. Tu t’arranges pour avoir un joli fond, avec deux trois gouttes d’eaux sur les plumes et ça peut être carrément…
_ Mais c’est pas vrai, arrête avec tes canards ! Comment tu peux dire ça ? Moi je sens qu’il y aura un avant et un après ces 10 mois. C’est comme si on m’avait ouvert, qu’on m’avait rempli d’émotions, de souvenirs, de connaissances, et d’envies. Je me sens plein à craquer d’une énergie que je n’avais pas avant de partir. Je peux pas repenser à tout ça sans sentir un flot d’émotion me prendre aux tripes, sans avoir les larmes aux yeux. Et toi tu me parles de canards…
_ Tu dis ça parce que tu n’aimes pas les canards. Je me rappelle une fois, ils voulaient t’utiliser pour prendre une photo d’un canard qui passait, et t’as fait exprès de plus avoir de batterie. Mais si tu étais plus branché canards, tu aurais un ressenti différent sur tout ça et…
_ Moi je suis d’accord avec « petit appareil photo » !
_ Hein ? Tu vas t’y mettre toi aussi « 50 mm » ? Toi non plus tu n’aimes pas les canards ?
_ Ce n’est pas une question de canards. J’y repensais dans le sac tout à l’heure, en lisant un article sur le projet de prospections pétrolières de la France dans le Canal du Mozambique. Ça m’a foutu un coup au moral. Puis je me suis rappelé de tous ces gens qu’on a croisés. Et ça m’a fait du bien. Quelque part, ça fait du bien de savoir qu’ils sont là, et qu’en ce moment peut être, Señora Mela doit être dans sa maison de Huellelhue, cette petite communauté Mapuche de Mapu Lahual, à préparer du pain, ou du poisson fraichement pêché. Je m’imagine qu’il fait beau, et frais, comme quand on y était pour le montage du premier documentaire. La rivière doit couler tranquillement, tout doit être calme.

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Je m’imagine qu’à Gredal, Leoncio et son oncle sont assis à mâcher des feuilles de coca, devant leur maison adossée à cette immense forêt. J’imagine que la nuit tombe doucement, et que les bruits de l’Amazonie se répandent autour des quelques maisons en bois, bientôt imités par cette brume qui venait pourrir les time-lapses d’étoiles la nuit.

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Je pense à Jacob, en Alaska. Je l’imagine au petit matin, en train de pêcher. La rivière est claire, tout autour, la forêt est jaune et rouge. Le soleil se lève à peine, il va faire beau. Tout est calme. Juste un peu de vent dans les feuilles, et le bruit de la ligne qui fend l’air avant de retomber dans l’eau.

Peche au saumon
Repenser à tous ces gens, ça me donne la patate. Pour moi ils symbolisent une forme de révolte silencieuse face à un modèle occidental décidément pas hyper respectueux des cultures natives et de leur environnement. Ils nous montrent qu’un chemin existe, en parallèle à l’autoroute sur laquelle on se trouve. Et de savoir ça, ça me donne du courage.

_ Ouais c’est vrai, moi aussi je suis d’accord finalement. Et c’est vrai qu’on était bien là-bas. C’était bien ces 10 mois les gars. Je crois que moi aussi, je suis triste que ce soit fini…
_ …
_ …
_ …
_ C’est vrai au fond. Peut être que vous avez raison, que je me serais fait sacrément chier avec mes canards. Peut-être qu’en fait je suis triste moi aussi, et que j’essaie de me rassurer en me disant qu’on peut aussi s’amuser avec des petits trucs du quotidien, comme les canards. Mais vous avez raison, et je crois que le bleu des glaciers, le vert des aurores boréales, les volcans andins, le Pacifique, la densité de la forêt tropicale, les toucans, les perroquets, les ours, les loutres, les grenouilles fluo, les tapirs, les aigles, etc., tout ça va me manquer. Vous avez raison, peut-être que je suis un peu triste aussi…
_ …
_ …
_ …
_ Hé, mais, qu’est ce qui se passe ?? Ça bouge !
_ Merde c’est pas vrai ! On est reparti ! On ressort !
_ Oh non, c’est pas possible, il fait nuit. Ça, ça sent le time lapse d’étoiles ! On va encore passer des heures dehors ! De nuit, à se les geler. Ils font vraiment chier !
_ Tu vas voir que demain, ils vont encore nous faire griller au soleil, c’est pas vrai ! Franchement, on se ferait quand même sacrément moins chier si on était resté à Genève faire des photos de canards ! »

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Le sac photo était posé dans l’herbe, le « gros appareil photo », posé sur son trépied, était contre sa volonté reparti pour une session de prise de photos de nuit. Il n’était pas content et continuait de râler, pour qui voulait bien l’entendre. Au fond du sac, le « petit appareil photo » souriait pourtant, car il savait bien qu’au fond, ses collègues partageaient son sentiment. Eux aussi étaient remplis de souvenirs et d’émotions, et eux aussi n’attendaient qu’une chose, de se remettre en route, un jour, quelque part, à la rencontre de ceux qui savent qu’il existe bien des chemins à côté des autoroutes, et que ceux-ci mènent sûrement plus loin.

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