Histoire native de l'Alaska

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Le petit quad filait maintenant tous feux éteints, à pleine vitesse. Bien qu’il était impossible de la voir, dans cette obscurité quasi totale, on sentait la foret défiler tout autour. Devant, le deuxième quad, piloté par Lee et sur lequel se trouvait Zoë, avait disparu, avalé par une de ces nuits glacées dont l’Alaska a le secret. Virage à droite, virage à gauche, Jacob ne semblait pas avoir besoin de lumière pour se repérer sur le sentier caillouteux.
_ « Pourquoi t’as éteint les phares ?
_ Hein ?
_ JE DISAIS, POURQUOI T’AS ETEINT LES PHARES ON VOIT QUE DALLE ?
_ Ah, c’est pour pas faire peur aux mooses ! Pour les surprendre plus facilement ! Héhé. »

Surprendre les mooses ? Ces sortes de gros élans ? Avec tout le boucan qu’on fait en roulant pleine balle en quad ? Ils seraient terrorisés par les phares, mais par contre, n’auraient rien à carrer du bruit des moteurs. Voilà qui me paraissait étrange.
Pourtant, quelques minutes plus tard, nous rejoignons le premier quad arrêté au milieu du sentier. Jumelles en mains, Lee observe la nuit.

_ « Tu vois un truc ?
_ Shttttt ! Fais pas de bruit, regarde, juste devant ! »

Effectivement, les deux énormes masses sombres se dégageant à peine de l’obscurité qui les entourait venaient de me confirmer que bruit de moteur assourdissant et mooses sont tout à fait compatibles. Déjà Lee vérifiait son fusil.

_ « On va attendre un peu que le jour commence à se lever. Dès qu’on y vera plus clair, on passe à l’action. »

Quelques dizaines de mètres devant nous, les mooses, immobiles, étaient paisiblement plongés dans la contemplation de l’aube naissante, sans se douter que cela pourrait être bien être la dernière fois.

Quelques semaines plus tôt, nous étions arrivés à Anchorage, principale ville d’Alaska. Une pluie froide nous avait accompagnée jusqu’à Eklutna, petit village coincé entre l’autoroute et la voie ferrée, à quelques quarante minutes au Nord-Est d’Anchorage.

Voilà près de deux ans que nous préparons notre tournage sur le Village Natif d’Eklutna. Le « NVE », comme on l’appelle ici, est une « tribu native », reconnue par l’Etat fédéral américain, comptant environ 350 membres, des Athabascans, descendants de ceux qui peuplaient la région avant l’arrivée des colons russes puis américains. Si les membres sont éparpillés un peu partout dans le monde, ils sont encore une petite cinquantaine à vivre ici, au sein du village.
A peine arrivés, nous voilà dans la voiture de Lee, le chef de la tribu, pour une visite guidée du village et du territoire alentour.

« Vous savez, en fait Eklutna n’était qu’un des nombreux camps qu’on avait. Nous étions nomades, nous avions des camps de printemps, été, automne et hiver, en fonction des ressources disponibles. Des camps proches des rivières quand il s’agissait de profiter de la venue des saumons, à la fin du printemps et en été. Des camps de chasse quand, à l‘automne, une fois les saumons partis, nous devions nous procurer de la viande pour l’hiver, et nous mettre en quête de mooses, de chèvres des montagnes, ou autre gibier. Eklutna était le camp d’hiver. A cette époque, il fallait trouver du bois pour se chauffer, et espérer que les provisions accumulées le reste de l’année, conservées dans les « caches », des cabanes en bois perchées à plusieurs mètres de hauteur, nous tiennent jusqu’au printemps.

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Bref, c’était sympa à l’époque, bonne ambiance.


Puis un jour dès gars se sont pointés, et nous ont dit qu’on était bien gentils, mais que maintenant il serait raisonnable de construire des églises orthodoxes, et de croire en leur religion, qui était quand même bien plus sympa que nos croyances arriérées. Ensuite d’autres sont venus, d’ailleurs, et nous ont également dit qu’on était bien gentils, mais que maintenant ici c’était plus chez nous, mais chez eux, et que si on voulait rester, il fallait leur acheter les terres. Nous leur avons répondu que c’était un peu gonflé, que ça faisait tout de même à peu près 10.000 ans qu’on habitait la région, et que eux venaient à peine de débarquer du bateau.
Les nouveaux venus ont répondu que c’était pas faux, mais qu’ils s’en foutaient, et au passage nous ont demandé si ça nous dérangeait pas trop que nos enfants abandonnent leur langue native au profit de l’anglais, qu’ils rejoignent les écoles qu’on construirait pour eux, dans lesquelles ils apprendraient les trucs qu’on voudrait bien leur apprendre, et ils nous ont dit aussi qu’ils allaient réglementer la chasse et la pêche, et d’autres trucs du genre.
Nous leur avons fait remarquer que ça reviendrait à détruire notre culture, et nous forcer à adopter leur mode de vie, et du coup qu’on était pas super super chauds.
Ils ont répondu que c’était toujours pareil avec nous, qu’on était jamais contents, qu’on voyait le mal partout, qu’ils étaient très tristes et blessés de voir que leurs gentilles attentions ne nous faisaient pas plus plaisir que ça, et que pour se consoler ils allaient prendre toutes nos terres et se moquer de nous quand ils nous croiseraient dans la rue, ça nous apprendrait à être méchants. »

La vieille Ford se faufilait toujours entre les arbres, suivant avec peine un sentier défoncé longeant une clairière. Un ancien site de l’armée, selon Lee, qui continuait sa diatribe. Les militaires se sont installés là, ont rasé la forêt et pollué les sols, puis sont repartis contents.

Le ton enjoué de Lee, ainsi que son visage riant, détonnaient avec la gravité de l’histoire qu’il était en train de nous raconter, l’histoire de son peuple, effacée par l’histoire officielle qui ne voit dans la conquête de l’Alaska qu’une avancée de la civilisation sur un territoire vierge. De notre côté, on commençait à se dire qu’il n’allait pas être facile de traiter tout ça dans un documentaire de 13 minutes. Et la ballade n’était pas encore finie.

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Lee gara la vieille Ford au milieu du chemin, puis nous guida à travers une vaste étendue dégagée, au milieux des herbes hautes, jusqu’à la rive de ce qui semblait une immense rivière, et s’avérait en fait être un bras du Cook Inlet, cet immense bras de mer qui s’enfonce à l’intérieur du continent. C’est ici que depuis des générations, la tribu d’Eklutna vient profiter, en été, des saumons faisant route vers leur rivière d’origine, nous explique Lee, avant de reprendre son histoire.

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« Et c’est pas fini, les occidentaux avaient tout un paquet d’idées pour nous compliquer la vie. En 1968, on a trouvé du pétrole à Prudhoe Bay, sur la côte nord de l’Alaska. Pour le transporter, les pétroliers ont imaginé un gigantesque pipe line, qui traverserait tout l’Alaska du Nord au Sud, jusqu’à Valdez. Mais ils se sont dit que ce pipe line allait traverser beaucoup de territoires indigènes, et que ceux-ci allaient sûrement pas être contents de voir leurs terres utilisées à leur insu et c’était un coup à se retrouver avec des procès sur le dos, et que tout ça allait ralentir le projet.
Les pétroliers ont donc demandé au gouvernement de trouver un truc qui permettrait d’éviter que les natifs viennent faire ce qu’ils savent le mieux faire : râler et se plaindre sur le fait qu’on leur vole leurs terres sans leur demander leur avis.
Je vous la fait courte, mais en gros, suite à ça, en 1971, le gouvernement de Nixon a adopté en l’ANCSA, pour « Alaska Native Claims Settlement Act », qui est venu régulariser les revendications qu’avaient les tribus natives sur certains territoires. En résumé, l’ANCSA redonnait aux communautés natives les territoires qui n’étaient pas déjà occupés par des entreprises, l’armée, ou des particuliers, avec toutefois deux petites conditions : qu’on abandonne nos gouvernements traditionnels, et qu’on créé des entreprises. C’est à ces entreprises que le gouvernement a redonné les terres. Pas aux tribus directement, mais aux entreprises qu’elles ont été contraintes de créer. Vous les voyez venir les petits filous ? L’objectif était que les pétroliers disposent face à eux d’interlocuteurs disposés à vendre ou louer les terres, pour qu’ils puissent construire leur pipe line. Une entreprise, qui doit faire du chiffre, sera plus à même de vendre des terrains qu’une tribu. Dans le même temps, ça nous projetait dans le monde occidental, dans le monde capitaliste, nous les natifs qui jusque là subsistions des ressources disponibles dans notre environnement proche. Ils espéraient également que nous ne sachions pas gérer convenablement ces entreprises, qu’elles fassent faillite, et qu’ils récupèrent les terres derrière.
Mais pas de chance pour eux, nous à Eklutna, on arrive assez bien à gérer Eklutna Inc, la boîte qu’on a dû monter suite à l’ANCSA. Elle commence à grossir, ça nous permet de tirer des revenus, qui nous servent à financer des actions de préservation de la culture. »

Lee gara la voiture devant une petite baraque en bois, une sorte de gros préfabriqué. Sur le côté, un panneau en bois joliment sculpté indiquait  « Eklutna Tribal Governement Office ». Car tout n’est pas noir dans notre histoire ! nous lança Lee avec le sourire, en nous entrainant à l’intérieur des bureaux.

_ « Depuis quelques années, nous redressons la tête. Nous avons réactivé notre propre gouvernement en 1984. Nous avons nos propres instances, qui assurent notre représentation. Nous avons une direction cultuelle, qui entreprend des actions pour conserver notre culture, la transmettre aux jeunes. La transmission de la culture aux jeunes se fait également beaucoup au sein même des familles. On apprend aux jeunes à pécher, à chasser, à sécher et fumer viande et poisson, etc. Au niveau de la langue, c’est plus compliqué. A part ma mère, il n’y a plus grand monde pour qui notre langue native signifie encore quelque chose. Mais il faut rester positif ! Les choses avancent ! Tenez, demain, on va chasser le moose. C’est important pour nous, ça nous permet de tenir l’hiver. Vous venez avec nous ?
_ Ah oui, super, ça fera des images intéressantes pour le documentaire.
_ Je vous prendrai des fusils à pompes, vous les aurez avec vous, vous aurez la charge de nous défendre si un ours rapplique pendant qu’on découpe le moose. Ca va, vous saurez gérer ?
_ Pas de soucis. On a l’habitude, nous aussi des fois on doit se défendre contre des chats errants qui veulent nous piquer notre pic-nic quand on mange en forêt. Des fois même on leur jette des cailloux, des petits cailloux pour pas leur faire trop mal.
_ Ok, parfait. Il faudra aussi nous aider à découper le moose, vous savez faire ?
_ Aucun problème. Souvent, quand on prépare des poireaux, ou des champignons, on les découpe en morceaux aussi. Ca doit être le même principe.
_ Ok super, je vois que j’ai affaire à une équipe de professionnels ! On va se marrer demain.

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La suite, vous la connaissez. Les mooses sont là, juste en face de nous, mais il fait encore trop sombre. Plus que quelques minutes et on pourra passer à l’action. Mais d’un coup, semblant se douter de quelque chose, les masses sombres se mettent en mouvement, puis s’échappent vers la forêt, où on ne les retrouvera pas. Lee rigole toujours : « La prochaine fois ! haha. Venez, on va manger à la maison. »

Après avoir frôlé la mort, les mooses ont cette fois sauvé leur peau. Un peu à l’image de la tribu d’Eklutna, et plus largement des natifs d’Alaska finalement. Passés tout près de l’extinction, ces peuples ayant franchi le détroit de Bering il y a plusieurs milliers d’années, commencent à redresser la tête, et tentent de sauver leur peau, leur culture, de faire survivre leur mode de vie dans le monde occidental qui s’est développé autour d’eux. Et tant qu’il y aura des mooses, il y aura de l’espoir !

 

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