Moteurs !

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_ « Bienvenus à bord ! Vous êtes bien installés ?
_ Tout à fait. Ce tas de bois détrempé est particulièrement confortable.
_ J’espère que la pluie ne vous dérange pas trop ?
_ Pas le moins du monde, au contraire c’est vivifiant.
_ C’est vrai, de plus, ce vent glacé qui souffle est parfait pour se réveiller, non ?
_ Mais oui ! Etant donné qu’il est 5h du matin, on en a bien besoin ! Merci le vent ! Non vraiment, la perspective de passer 2 heures assis sur un tas de bois sous la pluie en plein vent en pleine nuit nous ravit. N’est-ce pas Zoë ? Zoë ? »

Le plus embêtant n’était pas que nous étions sur un tas de bois en plein vent en pleine nuit, mais que ce tas de bois était lui même sur une barque, elle même sur un océan gris et froid, qui en cette fin de nuit ne faisait pas beaucoup d’efforts pour mériter son nom de Pacifique. Longue de 4 mètres, chargée d’environ 700 kg de bois et 6 personnes, la barque et son moteur de 50 ch font de leur mieux face à la houle qui harcèle la côte. Les manchots de Humboldt nous regardent passer, semblant se demander pourquoi on se traine autant. Il est vrai que ça a l’air bien plus facile pour eux.
J’hésite à demander au capitaine si Lampedusa est encore loin, ou à lui faire part de mon questionnement quant au respect de la réglementation chilienne en matière de sécurité maritime, puis décide finalement de continuer à chercher les manchots.

Prise dans les nuages, la côte défile à quelques encablures. Cette côte aura servi de décor au tournage de « Les forêts de Mapu Lahual » pendant un peu plus de 3 semaines.

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Trois semaines plus tôt en effet nous entrions sur le territoire de Mapu Lahual et débutions le tournage par l’interview du Lonko Paillamanque. S’en suivirent 7 jours de marche, une semaine complète qui nous conduisirent de Maicolpue à Manquemapu, via Caleta Huellelhue et Caleta Condor.
L’occasion de filmer, filmer, et filmer encore, au grand désarroi de David, notre accompagnateur. Le rituel est toujours le même. Après avoir repéré un point de vue particulièrement joli ou intéressant pour le documentaire, nous faisons part à David de notre souhait de nous arrêter 2 minutes pour prendre quelques images. Celui-ci nous répond que oui bien sûr, il n’y a pas de problème et s’assied au bord du chemin. Il s’agit alors de poser les sacs et sortir le matériel, monter le trépied et « faire la bulle », soit régler le niveau, monter le bon objectif et tout l’attirail sur l’appareil photo, régler l’appareil photo et prendre les images, prendre du son d’ambiance, démonter l’appareil, démonter le trépied, tout ranger, marcher 200 mètres et se dire que tiens, finalement c’est plus joli ici, faire part à David de notre souhait de nous arrêter 2 minutes pour prendre quelques images.

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Outre les plans de paysages, de faune, qui agrémenteront le film, une autre partie du travail consiste en des sessions de « micro-trottoirs ». Réaliser un documentaire est en effet un excellent moyen de rencontrer les gens. Comme Don Juan Eligio par exemple, le doyen de Manquemapu, qui nous dit tout sur sa grand-mère et à quoi ressemblait la vie ici quand il était jeune. Le vieil homme est tellement affable et s’avère à ce point généreux en détails que nous hésitons à modifier nos plans pour tourner un nouveau documentaire  : « La grand mère de Don Juan Eligio ».

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En outre, nous procédons à deux entretiens en plus de celui réalisé avec le Lonko.

Au cours d’une nuit-étape dans une petite cabane en bois, David, qui en plus d’être notre guide est anthropologue, nous parle du délicat problème de la propriété de la terre. C’est un peu compliqué, alors suivez bien.
Les communautés Mapuche qui habitent Mapu Lahual ne sont propriétaires que de 12.000 ha sur les 65.000 que couvre leur territoire. Le reste appartient à l’Etat, des particuliers ou des compagnies privées. Or, pour exploiter les ressources, notamment le bois, il est obligatoire d’établir un plan de gestion de la parcelle que l’on souhaite exploiter. Une forme de permis d’exploitation. Ces plans de gestion sont toutefois délivrés uniquement aux propriétaires des parcelles. Ainsi, les habitants, qui exploitent depuis toujours de manière artisanale une essence de bois particulière, l’Alerce, ne peuvent travailler que sur un petite partie du territoire, ne possédant pas les titres de propriété nécessaires sur le reste du territoire.
Les Mapuche n’exploitent que les arbres morts, laissant ainsi la possibilité aux « alercales » les forêts d’Alerces, de se régénérer en continu. Ils n’utilisent aucune machine pour le transport du bois, seulement des boeufs ou des chevaux. Ainsi, cette méthode de travail traditionnelle n’entraine pas d’impact sur le milieu. Mais les espaces légalement exploitables sont trop petits pour permettre à tout le monde de travailler. Ainsi les jeunes fuient-ils le territoire, par manque de perspectives.
Si ce n’est pas très clair, attendez la diffusion du documentaire, David explique tout ceci très bien.

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Plus au Sud, à Manquemapu, nous rencontrons Javier, le président de l’Association Indigène Mapu Lahual. L’AIML a été créée en 2002 en réaction à un projet de route côtière qui aurait traversé l’ensemble du territoire. La mobilisation des communautés a permis de repousser le projet. Depuis, l’association cherche à faire prendre conscience aux habitants de la richesse de leur environnement et de la réalité des risques présentés par les compagnies forestières et minières, qui guettent les ressources naturelles du territoire tels des vautours planant autour d’un gnou un peu fragile. Face aux difficultés que rencontre l’exploitation du bois, l’association cherche également à créer les conditions favorables à la diversification de l’économie, par l’artisanat ou l’écotourisme. Des pistes intéressantes, car ces deux activités sont développées par les habitants eux-mêmes, les recettes leur revenant.

Entretiens et micro-trottoirs réalisés, ce fut le retour à Huellelhue, le tri des heures de rush, et le prémontage dans la petite maison en bois mise à notre disposition. On y cuisine au feu de bois. C’est aussi agréable que chronophage, notamment lorsqu’il s’agit de préparer un café. Aller chercher du bois, allumer le feu et mettre de l’eau sur le poêle, se remettre à travailler et oublier l’eau sur le poêle, s’en rendre compte quand le feu est éteint, recommencer, quand l’eau est chaude se rappeler qu’il n’y a plus de café, se préparer un thé.

Parfois nous partons travailler à l’école, de l’autre côté de la rivière. L’école est équipée en panneaux solaires et est alimentée en électricité. Pour s’y rendre, nous demandons à Don Rafael ou Enzo de nous faire traverser. Les bateaux tanguent tellement qu’on se croirait sur une attraction à Disneyland.

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Enfin, après quelques nuits à s’abimer les yeux sur le logiciel de montage, la première version de « Les forêts de Mapu Lahual » fut achevée. Il était temps de se renseigner auprès d’Enzo sur la date de passage du prochain « bateau » à destination de Bahia Mansa.

_ Un bateau  ? Il y a Luciano qui part demain, il peut vous récupérer à 5h ici si vous voulez. Ca ne vous dérange pas de partir aussi tôt ?
_ Pas du tout. Nous adorons nous lever à 4h15 du matin. N’est ce pas Zoë ? Zoë ?

C’est ainsi que nous avons rencontré Luciano, son bateau et ses 700 kilos de bois, qui finalement sortirent victorieux de leur lutte contre les vagues. Nous même remportâmes notre combat contre le froid et la pluie. De Bahia Mansa un petit bus déglingué nous ramena à Osorno, que nous avions quitté quelques semaines plus tôt.
Les milliers d’eucalyptus, ces arbres extrêmement gourmands en eau, qui non contents de remplacer la forêt native pompent les nappes phréatiques, et la myriade d’usines d’exploitation de bois que nous rencontrons sur la route à proximité immédiate de Mapu Lahual nous rappellent les paroles du Lonko Paillamanque : « Les entreprises forestières sont arrivées à 30 km d’ici. Elles détruisent la forêt native pour y mettre en place des plantations en monoculture. Nous, nous ne voulons pas qu’elles viennent. »

Pour l’instant, le Lonko, la forêt enchantée, les Ngens qui l’habitent ont fait face, et Mapu Lahual reste épargné par ce « désert vert ». C’est ainsi que les Mapuche appellent les plantations d’eucalyptus. Espérons que quand nous reviendrons, dans quelques années, tourner « La grand-mère de Don Juan Eligio », ce soit encore le cas.

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