Un Lonko bien câblé

Lonko plein pied n b


_ « Ca s’annonce bien cette première interview, avec le Lonko, non ? »
_ « Complètement. Il a beaucoup de choses à nous dire et à nous apprendre, l’entretien va être super intéressant ! »
_ « Faut y aller, il nous attend. On a tout le matos ? Faut pas oublier les câbles, dans mon sac de rando. »
_ « Ton sac de rando ? Celui qu’on a laissé à Bahia Mansa, qui nous rejoint en bateau dans deux jours à Caleta Huellelhue ? »


Il commençait pourtant vraiment bien, ce tournage.

Accompagnés par David, nous avions rejoint Maicolpue, porte d’entrée septentrionale du territoire de Mapu Lahual. Carlos Paillamanque nous avait reçus chez lui pour la nuit. Don Paillamanque est le « Lonko », le chef traditionnel de Mapu Lahual. Il a la charge du bien être de sa famille et des habitants de l’ensemble des communautés qui composent le territoire. Il arbitre des conflits quand les gens viennent le voir, ou les aide à résoudre leurs problèmes. Il peut représenter la communauté auprès de l’Etat chilien. Il représente une forme d’autorité traditionnelle.

La discussion lors du repas du soir s’était avérée très intéressante. Histoires et traditions attachées à Mapu Lahual avaient empli peu à peu la petite pièce aux murs de bois. Entre deux tasses de maté, l’homme aux traits profonds nous avait parlé de la forêt, des esprits qui y vivent, les Ngens de la forêt notamment, qui semblent, à écouter Don Carlos, cohabiter avec les habitants du territoire. Aussi de l’étroite relation qu’entretiennent les Mapuche avec la nature. Il nous avait en outre décrit avec lucidité les difficultés, face aux grandes compagnies forestières et minières, arrivées à 30 km de là. A l’en croire, la vision de la forêt de ces entreprises différerait en certains points de celle des Mapuche.

Maison carlos

Un soleil radieux s’était levé, la lumière était belle, le Lonko avait revêtu son habit traditionnel, et nous attendait pour débuter l’entretien, le premier entretien du premier documentaire de la série que nous avons en projet.

Mais voilà ces saloperies de câbles qui relient les micros aux enregistreurs étaient restés dans le sac qui devait nous rejoindre par la mer un peu plus loin sur notre parcours, quelques jours après. C’est embêtant. Tous ceux qui ont déjà essayé de jouer de la guitare électrique sans relier leur instrument à un amplificateur comprendront bien l’ampleur du souci.

Dès lors, deux solutions s’offrirent à nous :

On leur avoue le souci, on passe pour des gros boulets mais peut-être qu’ils auront une solution ;
On dit rien, on préserve notre dignité mais la qualité sonore de l’interview qui s’annonce ne pourra être que bien pourrie.

Tête basse, nous retournons dans la pièce principale :
« Vous comprenez, en fait j’ai mis les câbles dans la poche du dessus du sac noir en croyant qu’ils étaient dans le sac vert parce qu’on devait laisser le sac noir au début sur le bateau mais finalement on a laissé le vert et quand j’ai sorti les affaires qui étaient dans le sac du matériel à la base on devait les laisser dans le sac, et, euh, bref, on a laissé du matériel à Bahia Mansa. »

Don Paillamanque a calmement évalué la situation. Il nous a proposé de chercher un moyen de transport pour retourner à Bahia Mansa, à moins qu’il ne puisse nous venir en aide directement ? Je lui demandai si d’après lui les Ngens de la forêt ne pourraient pas nous dépanner deux câbles XLR - mini jack pour relier les micros cravates aux Zoom H1. Le Lonko nous répondit que si les Ngens pouvaient guider les gens à travers les rêves, prodiguer conseils et sagesse à qui se tourne vers eux, il n’avait pas souvenir qu’ils aient jamais dépanné quelque câble XLR - mini jack pour relier un micro cravate à un Zoom H1 à qui que ce soit. Après une courte réflexion, nous nous tournâmes ainsi vers la solution numéro 1, soit la recherche d’un véhicule pour retourner à Bahia Mansa.

Le temps de trouver un véhicule, de monter dedans, de retourner à Bahia Mansa, de retrouver le pilote du bateau qui maintenait enfermés nos précieux câbles, de remonter à Maicolpue, de descendre du véhicule, en à peine plus d’une heure, nous étions assis dans l’herbe, à la lisière de la forêt, les trois caméras affichant ce petit point rouge clignotant nous indiquant qu’elle ne perdent pas une miette du torrent d’information qu’elles reçoivent. Je regarde ces fameux câbles courir dans l’herbe (en me disant que merde j’ai oublié de vérifier qu’on ne les voit pas à l’écran tant pis on verra bien on va pas recommencer l’interview maintenant on est déjà assez passé pour des buses comme ça pour aujourd’hui). Ils m’apparaissent comme des aqueducs, transportant non de l’eau mais du savoir, du vécu, de l’histoire, la réalité d’un peuple cherchant à défendre ce qui lui reste. Mieux que ça, à reprendre sa place sur ses terres ancestrales. Nous sommes envahis par les esprits de la forêt, de la mer. Nous vibrons à chaque mot de Chesugun, la langue traditionnelle du territoire, qui se détache de la narration du Lonko. Ils semblent flotter dans l’air plus longtemps que les autres. Comme s’ils étaient porteurs de davantage de sens, de poids.

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Des 45 minutes de l’entrevista, nous n’en garderons que 2, dans ce qui allait devenir 3 semaines plus tard « Les Forêts de Mapu Lahual ». Dure réalité que celle des reportages de 13 minutes, le format que nous avons finalement choisi.

Ca s’annonçait compliqué, cet entretien. Finalement, il s’est avéré impec-câble.

C’est ainsi que nous sommes entrés dans Mapu Lahual. Nous n’en sortirons que plus de 3 semaines plus tard, sur un bateau surchargé de bois malmené par un océan pas si Pacifique que ça. Mais ça, c’est une autre histoire…

Foret au dessus huellelhue

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